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Mad Movies

Disons-le d'emblée, un film comme Reloaded est un cauchemar pour critiques. Tellement riche, complexe et foisonnant, il se prête plus à un débat à bâtons rompus en groupe qu'à une critique forcément unilatérale. Prêtons-nous toutefois à l'exercice, puisqu'il le faut, afin de voir si oui ou non Reloaded répond aux attentes qu'on avait pu placer en lui, et dans l'espoir d'éclaircir certains points (vous êtes prévenus, va y'avoir du spoiler)

Evacuons donc tout de suite le "gras" du film. Comme on pouvait le deviner au vu des bandes-annonces, et même en regard du baratin promotionnel de Joel Silver, les séquences d'action sont absolument monstrueuses et le film est clairement une date de ce côté-là. Réussite majeure pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'elles viennent rétrospectivement éclairer le fait que les frangins Wachowski possèdent bel et bien une maîtrise innée du filmage de l'action. On a beaucoup glosé sur le fait que les scènes d'action du premier n'étaient réussies que grâce à leur emprunt à John Woo et aux films HK mais force est de constater que Reloaded démonte cette théorie point par point. Là où la totalité des films de kung-fu "occidentaux" réalisés post- Matrix proposaient des combats mollement filmés en plans serrés auxquels était vainement tenté de donner un souffle via un montage cut, Reloaded nous donne à voir de magnifiques ballets en plan large, avec des séquences d’enchaînement de coups complexes en une seule prise, preuve définitive que la patte Matrix est inimitable. On admirera au passage l'extraordinaire travail de Yuen Woo Ping (aidé par Dion Lam), qui s'il se contentait plus ou moins de recycler son travail HK dans le contexte d'une prod hollywoodienne, tente ici de nouveaux schémas chorégraphiques. S’il travaillait beaucoup à HK sur les combats en espace large, il se focalise ici plus sur des espaces réduits (le très gracieux combat entre Keanu Reeves et l'excellent Colin Chou sur les tables du salon de thé, Morpheus et un des Twins se battant dans l'habitacle d'une voiture) ou sur les changements de hauteurs (le combat du château, dans lequel les combattants passent sans cesse d'un étage à l'autre). De fait, on n'a jamais l'impression de redite par rapport au premier film. Et encore, il ne s'agit là que de scènes d'actions que l'ont peut qualifier de "classique", les frangins décidant d'exploser les limites du genre avec le fight Neo/100 Smiths (le royal rumble le plus jouissif jamais vu, quoiqu'un rien handicapé par du CGI un brin visible par endroits) et surtout la déjà anthologique séquence de poursuite sur l'autoroute. Une séquence absolument énorme, déjà au point de vue logistique (on est pas prêt de revoir un truc pareil de sitôt) mais surtout parce qu'elle propose au long de ses 26 minutes une variété incroyable. On ne s'éternise jamais sur une action particulière et l'intérêt est sans cesse relancé par un nouveau danger, un nouvel obstacle à surmonter. Si l'on ajoute à cela des plans absolument incroyables dont on se demande bien comment ils ont pu être réalisés (la camera rasant les camions lors de la poursuite à contresens, le sauvetage in extremis effectué par Neo, tout droit sorti d'un comic-book dément), vous comprendrez aisément qu'on tient là rien de moins que LA séquence d'action et qu'il va être bien difficile de faire mieux (tout du moins jusqu'à la sortie de Revolutions). Bref, le contrat est aisément rempli de ce côté là.

Or donc, si les scènes d'action sont quasiment inattaquables (à moins d'être de très mauvaise foi, il faut au moins reconnaître l'exploit technique), le reste va être beaucoup plus problématique pour pas mal de gens (et c'est déjà le cas, si l'on en juge par les réactions glanées ici et là). Tout comme le premier, Reloaded comporte de longues plages dialoguées bourrées de notions philosophiques. Or si le premier avait tendance à clairement expliciter toutes les notions qu'il introduisait ("ceci est une pile"), cet opus préfère laisser le spectateur comprendre de lui-même. Ayant établi les bases, on fait confiance à l'intelligence du public pour tirer les significations possibles des éléments qu'on présente. Et c'est là que le bât va blesser pour beaucoup de monde. Au risque de paraître prétentieux, il est évident que Reloaded est un film qui se mérite, qui exige de la personne qui le découvre qu'elle s'implique au-delà de la simple vision de surface qui est la norme pour la plupart des films. Chaque élément est pensé comme partie d'un plus grand ensemble, chaque événement du film a son importance, et il est nécessaire de faire la démarche intellectuelle requise à sa compréhension. L'exemple le plus flagrant est la désormais fameuse scène de rave. La moitié du public va immédiatement la rejeter comme une scène inutile, trop longue et "d'inspiration MTV", alors qu'elle est clairement là pour souligner l'humanité toujours prégnante des habitants de Zion, qui, pour combattre leur peur, ne peuvent que s'abandonner dans un comportement humain tout ce qu'il y a de plus typique: une danse sensuelle dans laquelle tout autre sensation que le rythme et le toucher sont proscrites; signification d'autant plus flagrante au vu de la mise en parallèle de la scène d'amour entre Neo et Trinity, où la présence au milieu d'un acte charnel des plugs que les personnages portent sur le corps vient nous rappeler brutalement leur statut intermédiaire entre homme et machine. Et des exemples comme cela, il y en a dans tout le film. Beaucoup risquent également de rejeter les dialogues philosophiques comme étant basiques et élémentaires, alors que les Wachowski ne prétendent aucunement révolutionner la philosophie mais se contentent d'utiliser ce qui est censé être à la base un gros film d'action à SFX pour insuffler un embryon de débat chez un public plus généralement habitué au simple gros kaboum.

On peut comprendre l'incompréhension que va susciter le film, en ce qu'il prend totalement le contre-pied des schémas traditionnels d'une suite. Jusque là, les séquelles se déclinaient sous trois modes possibles: surenchère "bigger and louder", expansion ou continuation. Ici on assiste à une révolution totale de la façon de faire, puisqu’on a affaire à une suite qui n'hésite pas a bouleverser totalement tous les faits et idées établies dans le premier film, par exemple en montrant clairement Morpheus comme une sorte de fanatique religieux à mi-chemin entre Patton et un zélote furieux (dommage que cela nous donne le moment le plus embarrassant du film puisque Fishburne semble avoir beaucoup de mal pendant son grand discours) pour mieux par la suite totalement démonter son système de croyances qu'on nous avaient asséné avec force dans l'opus précédent. Plus généralement, Reloaded prend le premier film et le renverse totalement en démontant tout ce qu'il a construit, d'où déception programmée puisqu'il est évident qu'une majorité de gens s'attendaient à une suite beaucoup plus classique (notons toutefois que cette approche n'empêche pas la totale cohérence avec Matrix , un nombre hallucinant d'éléments présents dans Matrix trouvant écho dans Reloaded). Là encore, on en revient à l'effort à fournir pour accepter ce postulat de départ.

Bref, on pourrait discuter des heures sur le nombre phénoménal de concepts introduits par le film (on retrouve des thématiques sur l'existentialisme, la foi, la causalité, la question du choix) et sur ce que Revolutions va bien pouvoir apporter (les théories à ce sujet fleurissent déjà sur Internet), mais une chose est d'ores et déjà certaine: Reloaded est bel et bien une date dans l'histoire du cinéma, à la fois en terme de visuel et en termes de contenu, une œuvre complexe et passionnante, un pur film de geek totalement décomplexé s'assumant comme tel et admirable dans sa démarche artistique visant à toucher tous les médias possibles (puisque l'histoire se poursuit au-delà du film dans le jeu vidéo et les courts-métrages animés). Rendez-vous donc dans 6 mois pour la confirmation certaine que la trilogie va laisser son empreinte dans la culture cinéphilique avec la force d'un bon gros coup de tatane dans la gueule!

Note : 6/6

PS: on peut aussi raisonnablement se poser la question de l'attente démesurée suscitée par le film comme facteur responsable de la déception ressentie par certains, particulièrement symptomatique dans le cas du cliffhanger final. Les gens ont été tellement chauffés par Silver qu'ils semblent ne pas être capables d'arriver à voir au-delà de la simple image pour en tirer les implications...oh well.

Stéphane Moïssakis

PPS: n'oubliez bien sur pas de rester jusqu'à la fin du générique.

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Objectif Cinema

Le film s’ouvre sur le personnage de Trinity - Carrie-Anne Moss - plongeant dans le vide depuis un building, la caméra la suit, au ralenti pour détailler chaque partie de son visage. Un homme traverse le mur qu’il a enfoncé à mains nues, lui-même saute à sa poursuite, des coups de feu s’ensuivent, ralentis grâce au désormais célèbre effet « bullet-time », le spectateur aura bien le temps d’examiner les deux personnages sous tous les angles possibles. Les effets sont là, avant même que la trame narrative ne se mette en place, ils sont clinquants, souvent hideux, presque toujours superflus. Ils rappellent, pour ceux des spectateurs qui ne le sauraient pas encore, que le premier épisode de Matrix fut un tel succès au Box Office que le budget des frères Wachowski a dorénavant explosé. Laides, ou au meilleur cas de mauvais goût, ces images résument parfaitement ce qu’est le second épisode de Matrix, un assemblage pompeux de scènes sans logique, et une accumulation de combats spectaculaires dont la répétition finira par lasser les plus enthousiastes.

Matrix Reloaded revient sur l’apprentissage du personnage de Neo - Keanu Reeves -, et l’exploration d’une dimension établit par la Matrice, dimension seulement fantasmée et qui cache un monde dominé par les machines. Cet univers paranoïaque encourage à de nombreuses lectures. C’est, du moins idéalement, une fable universelle sur la place de l’Homme dans la société, face à son désir et à ses frustrations, une attaque frontale portée à ce monde de consommateurs, en tout point semblable au nôtre, comme autant d’individus disciplinés et incapables de contester leur approche de la réalité, un « monde comme représentation » livré aux cyniques quels qu’ils soient, tandis que l’être humain a perdu foi en ses propres capacités, et en son pouvoir.

Le film des frères Larry et Andy Wachowski n’atteint cependant jamais la portée du discours « cyberpunk » de William Gibson ou de Bruce Sterling comme réponse à l’Amérique Reaganienne, en partie en raison de la surenchère systématique des effets visuels, du recours trop évident à la technique qui ne parvient pas à dissimuler l’inanité du scénario, la pauvreté des dialogues ou l’emploi de publicités à peine dissimulées pour des marques partenaires, car rarement on aura pu voir un film aussi volontairement hollywoodien dans sa construction, dans le peu d’attention apporté à la mise en scène ou dans la direction des acteurs, jusqu’à une absence évidente d’esprit. Le film, sans qualité particulière ni talent, se prolonge dans une succession de scènes laborieuses où s’enchaînent jusqu’au dernier les poncifs de la science-fiction et du récit édifiant, montés grossièrement à la suite de scènes de combats et de considérations navrantes sur l’état du monde ou l’ambiguïté du concept de réalité. Quant au développement de l’histoire et des aventures de Neo et de ses compagnons, Matrix Reloaded en finit définitivement avec l’intention de scénario du premier épisode, les personnages voient leur caractère considérablement appauvri, ils entrent et sortent du cadre sans raison apparente, donnent quelques coups de pieds avant de disparaître pour peut-être un quart de l’action.

Que reste-t-il à sauver de Matrix Reloaded ? Absolument rien, si ce n’est les chorégraphies de Woo-Ping Yuen, tandis que l’amateurisme des frères Wachowski et la volonté fumeuse de donner à voir l’œuvre de l’après Baudrillard rend un film sans courage, bavard, qui accumule les erreurs de montage et les incohérences scénaristiques.

Dans son roman Neuromancien paru en 1984, Gibson comparait la Matrice à une « hallucination consensuelle », une définition qui conviendrait parfaitement aujourd’hui au cinéma des frères Wachowski si le film ne reposait entièrement sur les épaules de ses seuls techniciens.

Romain Le Vern

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Chronic'Art

Passée la mini-révolution formelle générée par le premier épisode, que reste-t-il, aujourd’hui, du phénomène Matrix ? Entre-temps, les pompeuses sorties "à fragmentation" se sont multipliées (Star wars, Le Seigneur des anneaux, Harry Potter, etc), et sur ce point, Matrix s’en sort bien : la longue attente créée par les trois années séparant le premier opus de celui-ci, et celle beaucoup plus courte qui nous promet le troisième, replongent le spectateur dans le bain, un savant mélange de force (impossible de passer à côté) et de subtilité (on est loin de l’aspect "programmatique" des autres films cités).

Le film lui-même se situe dans le même entre-deux : ni tout à fait soufflant, ni vraiment en deçà du niveau attendu, c’est-à-dire, et de très loin, bien supérieur au niveau ambiant des blockbusters traditionnels (américains s’entend : Fanfan la tulipe restant une minuscule crotte de pigeon en comparaison des pire produits importés d’Hollywood). Pour l’aspect déceptif du film, il faut noter un caractère parfois brouillon et des effets spéciaux souvent moins travaillés que dans le premier épisode (les clones numériques, parfois limite), malgré une profusion dont ressortent forcément quelques tours de force assez phénoménaux (toujours le fameux jeu sur l’accéléré et le ralenti, qui ouvre sur des moments de pure poésie digitale). Mais c’est de cet aspect parfois brouillon, inhérent au film-intermède (entre le 1 et le 3) que Matrix reloaded tire simultanément sa force : comme si, une fois imposée l’esthétique singulière du premier épisode, n’importaient plus désormais que l’énergie et le fun du concept. Dès lors, le moindre SPFX qui aurait paru insensé il y a encore deux ans devient une sorte de norme, un simple gimmick dont le film s’amuse à décliner toutes les potentialités (les scènes de combat, sorte de leitmotiv qui reviennent comme de pures récréations).

Les frères Wachowski, visiblement, sont passés à autre chose. Les longues scènes d’exposition qui plombaient le premier s’illustrent désormais à travers des scènes beaucoup plus "romanesques" (la menace de guerre apocalyptique créée par le monde des machines prend vraiment corps ici). Le récit, bien que complexe et fumeux, se fluidifie en une guirlande de scènes qui, si elles semblent parfois déconnectée les unes des autres (comme dans un jeu d’aventure : "la" scène avec Monica Bellucci, "la" scène du maître des clés, la poursuite d’un quart d’heure), créent une tension à la fois dense et picaresque, renforcée par la mise en scène très fluide des Wachowski. Beaucoup d’énergie et de simplicité, donc, et surtout une force dramatique amplifiée (la relation amoureuse belle et décalée, loin des canons du genre, entre Neo et Trinity est sûrement la plus belle idée du film), font de Matrix reloaded l’une des plus belles "demi-surprises" de l’année.

Vincent Malausa

Site: http://www.chronicart.com

Fluctuat.net

Matrix reloaded ou comment sortir du piège de l'originalité à tout prix. Au défi de faire du nouveau avec ce qui se prétendait déjà original, Les frères Wachowski répondent par un film spectaculaire et plaisant. A condition d'apprécier les scènes d'actions bien filmées et d'oublier la bouillie mystique et philosophique qui leur sert d'alibi.

En attendant bien sûr la fin de la trilogie, Matrix Revolutions, annoncée pour l'automne prochain.

En 1999, le premier volet de la trilogie Matrix s'était vendu sur l'argument de ses images inédites. Ressourçant la science-fiction aux productions de Hong-Kong et aux jeux vidéos, les frères Wachowski prétendaient offrir du jamais vu. En cela, ils ne faisaient que répondre à un besoin de nouveauté dans une société insatiable, toujours en demande, toujours insatisfaite. Le succès financier fut donc au rendez-vous. Mais cette prétention à l'originalité tendait aux deux compères un piège à retardement. La suite annoncée ne pouvait dépasser une barre que, par définition, l'attente du public repousse toujours plus haut. Néanmoins ils étaient obligés de rejouer le pari de l'inédit tout en restant dans la continuité du précédent. Le second volet ne pouvait se réduire à de la surenchère, trop prévisible justement, et se devait de conserver la ligne narrative déjà initiée. Le couple de scénaristes-metteurs en scène étaient-ils condamner à tourner en rond, comme le serpent qui se mord la queue ? Ou allait-il relever le défi et gagner ? En fait, en injectant de nouveaux éléments aux bonheurs divers - pour le meilleur, les spectres traqueurs, pour le moins bon, le couple Bellucci-Wilson - tout en gardant le cadre et les décors du premier, et en rendant leur film plus homogène, il s'en sort avec la mention honorable.

Cette quête constante de l'originalité tend à faire de Matrix Reloaded un simple succession de stimuli. En soi, cette caractéristique n'est pas un défaut. Elle génère des images, des plans peut-être innovants, surtout incongrus. Les voitures qui s'envolent soudain en tous sens lors d'une poursuite spectaculaire ou la démultiplication des assaillants que combat Keanu Reeves génèrent un plaisir dénué de signification, purement sensoriel et fortement ludique. Ils composent les meilleurs moments d'un film qui, étrangement, malgré les apparences, ne repose pas sur l'accumulation mais l'étirement. Toutes les scènes durent plus que de raison. D'autres diraient qu'elles sont interminables. Mais si elles sont systématiquement un peu trop longues, c'est pour mieux s'insérer dans la texture de l'oeuvre. Leur durée répond aux ralentissements et suspensions devenues si célèbres depuis le premier volet. Au temps en arrêt s'ajoute maintenant une impression d'éternité.

Il a été dit et répété que la force des Wachowski est d'avoir donner une assise narrative aux effets spéciaux qu'ils utilisent. L'opposition entre un univers virtuel, espace mental en tous points similaires au nôtre, et un monde souterrain, réalité cachée à la consciences des esclaves humains, justifie la production des images évoquées ci-dessus. Cette justification connaît pourtant des défaillances. Ainsi, dans Matrix Reloaded, la scène de danse collective, succédanée de rave party, ne pourra contenter que des amateurs de techno sous acide, et encore. Le sensitif, pour ne pas dire le sensationnel, évacue ici la dimension narrative et ne parvient pas à la remplacer par autre chose. Les Wachowski essaient d'en faire émerger une sensualité, sans y parvenir. Cependant, après une première demi-heure calamiteuse et sans humour, le film trouve sa voie. L'ensemble devient plus homogène. L'action s'intègre dans l'histoire et succède aux dialogues de manière plus fluide, moins gratuite que dans le premier volet. Le film lui-même semble devenir constitutif de ce qu'il décrit. Il se dérègle, subit de légers sauts comme si, monde d'illusions et de croyances, il émanait de la matrice tant redoutée.

Les Wachowski imaginent un univers basique, primaire, où le blanc s'oppose au noir, la lumière à l'obscurité, les émotions à la froideur expressive, la noirceur du réel aux plaisirs du virtuel. Et ils essaient de lier tout cela par une épaisse sauce philosophique. Ce qui donne de vagues réflexions théoriques autour du libre arbitre et de la nécessité, et une exhortation, pour toute structure, à produire ses propres toxines ou antigènes afin de se sauvegarder. Néanmoins ces ambitions au mieux font sourire, au pire provoquent le désintérêt. Le talent, restreint, des Wachowski est ailleurs. Il se situe du côté des scènes d'action. Par une attention à l'espace et une utilisation du plan large héritée du cinéma "made in Asia", elles sont réellement captivantes. A l'heure où les films américains souffrent d'un rythme erratique et d'un découpage chaotique, les deux frères proposent des mouvements élégants, à la fois clairs, rapides et surprenants. C'est un paradoxe supplémentaire à inscrire à leur palmarès, eux qui, cyniques sans finesse, savent mieux jouer de nos attentes que des contraires.

Manuel Merlet

Site: http://www.fluctuat.net

Cinopsis

Les machines creusent la terre vers Zion, foyer de la résistance à la Matrice. Elles sont suivies de milliers de pieuvres mécaniques pour éliminer un à un les milliers de réfugiés de Zion. Si Neo est maintenant reconnu comme l'Elu, il ne sait hélas toujours pas ce qu'il doit faire pour défendre la cité et libérer son peuple...

Neo est de retour. Le Jésus-Christ de Zion est là pour sauver la cité de la malédiction qui la menace. Avec lui, c'est tout une réflexion sur le libre arbitre, sur le pouvoir des machines et sur la notion de contrôle de celles-ci que nous assènent Larry et Andy Wachowski, les frères réalisateurs et concepteurs du monde de la Matrice. Ils nous dévoilent pour la première fois le monde des rebelles de Zion, village tribal, qui, au son des tambours, scande un hymne à la chair et au contact (tout ce qui est banni par les machines), un hymne à l'amour de l'Elu et de sa maîtresse, nouveaux Dieux de cet univers en perdition.

On s'y attendait, on le savait et l'on n'est donc pas surpris. THE MATRIX RELOADED est avant tout une surenchère d'effets spéciaux, une montée en force du virtuel qui balaie tout sur son passage. Fini (ou presque) le bullet-time (que des dizaines d'autres films ont imité), fini les hésitations et les apprentissages de Neo, voici The One (L'Elu), une sorte de super-héros ("il fait son truc Superman", comme dit un des protagonistes) capable de combattre cent agents Smith ou de voler à des vitesses phénoménales entraînant tout (voitures, bus, etc) sur son passage. Mais la surenchère a un prix: à vouloir aller toujours plus loin, on finit par atteindre les limites techniques du moment. Et cela donne quelques personnages de synthèse qui ressemblent beaucoup plus à de l'image virtuelle qu'à un acteur ou une actrice en chair et en os... ou des clones d'agent Smith qui ne ressemblent plus tout à fait à l'original.

Face à cet extrémisme en effets spéciaux, on aurait pu avoir peur que les frères Wachowski en oublient complètement l'histoire fabuleuse qu'ils avaient inventée dans le premier opus et dont nous attendions tous la suite. Soyons rassurés, Neo poursuit sa vie virtuelle et réelle. Et au-delà de la découverte de la cité cachée de Zion, fief des rebelles à la Matrice, Larry et Andy W. nous ont réservé quelques belles révélations et retournements qui ne manqueront pas de titiller le cerveau des fans. Ils ont aussi hélas conservé ce côté moins passionnant qui consiste à nous bombarder de phrases toutes faites et pleines de sous-entendus philosophico-mystiques. Il faudra donc, comme dans le premier, décrypter le tout pour en tirer la substantifique moelle.

Assez étonnamment, ce deuxième opus s'éloigne fortement du sérieux de l'univers du MATRIX original et glisse sur la pente de l'ironie et parfois de la franche rigolade. Lambert Wilson énonçant que le français est la plus belle langue du monde pour les injures en illustrant cela par un chapelet de jurons est irrésistible. Monica –Persephone- Bellucci se faisant braquer par Carrie-Ann –Trinity- Moss parce qu'elle veut embrasser Neo nous fait nager en plein délire de jalousie amusante. De nombreuses autres scènes font aussi clairement référence à la BD, dans leurs excès (l'attaque des clones de Smith) ou dans leur humour (les jumeaux assassins). Et même si c'est humour est le bienvenu, il choquera probablement les fans de l'univers noir qui avait tant frappé nos imaginations de spectateur dans le numéro un. Mais on ne peut satisfaire tout le monde...

Au final, THE MATRIX RELOADED n'est pas si différent de ce que l'on pouvait attendre. Malade de ses qualités (le trop plein d'effets spéciaux), puni par où il pêche (un message parfois trop mystique), ce deuxième opus a en plus le culot de nous balancer un 'to be continued' (A suivre) comme si il n'était qu'un petit épisode à suivre d'une série à succès. Pas de doute, les pour et les contre vont s'affronter sur l'autel de ce qui restera l'événement (double) de cette année.

Eric Van Cutsem

Site: http://www.cinopsis.be

Zurban Paris

Les hommes en cuir et lunettes noirs rempilent, toujours aussi tourmentés par leur trinité existentielle: liberté, choix, causalité. Pourquoi tant de questions? Excusez du peu: pour sauver le genre humain. Cela mérite bien quelques efforts et coups de tatanes. Attendu depuis quatre ans par ses fans, voilà enfin le second volet de la trilogie. Que les mordus se rassurent, ça castagne sec et les effets spéciaux (révolutionnaires) restent estampillés label rouge avec moult ralentis dans l'action et vols planés de caméra. Avec deux morceaux de bravoure dont une course-poursuite reléguant Speed au rayon des autotamponneuses. Le tout électrisé par la surprenante BO antico-ethno-techno de Don Davis.

Un regret de taille: les réalisateurs sacrifient aux conventions romanesques, diluant le scénario dans l'eau de rose (scène d'amour torride comme un esquimau congelé…). La seule surprise vient de Lambert Wilson en dandy blasé vantant les mérites orgasmiques du chocolat. Les héros restent impassibles, lui est irrésistible.

Charlotte Lipinska

Site: http://www.zurban.com

Monsieur Cinema

Comment être satisfait par la suite de MATRIX ? : avec un second volet à couper le souffle. Problème : MATRIX RELOADED n’est pas à la hauteur de son aîné. Le film ne peut plus jouer la surprise totale car on connaît déjà les personnages et leur univers. Alors on espère de nouvelles idées époustouflantes et une technique nec plus ultra...

Bien sûr, l’œuvre contient des points positifs, des trouvailles astucieuses, comme la multiplication de l’agent Smith, ou l’humour de Merovingian, alias Lambert Wilson, formidable dans son monologue. Mais les Wachowski n’ont pas retrouvé le mystère, l’ambiguïté et les démons intérieurs dans lesquels Neo se débattait il y a quatre ans. Les exploits priment et les séquences de bravoures existent, mais tout cela se noie dans un déluge d’effets parfois assommants. Ainsi, on frôle l'overdose avec la scène sur l’autoroute.

La musique mi-électro mi-hard rock gonfle souvent les oreilles et les chorégraphies pourtant virtuoses semblent se diluer dans le reste du film. En somme, MATRIX RELOADED est un film d’aventures fantastiques qui ne se démarque plus tellement des autres longs métrages du genre. On pense parfois à STAR WARS, ou à Superman et Catwoman quand Neo sauve Trinité. MATRIX REVOLUTIONS relancera-t-il la machine ?

Olivier Pélisson

Site: http://www.monsieurcinema.tiscali.fr

L'Humanité

" Déjà vu " disait Neo (Keanu Reeves) dans The Matrix. Un matou noir passant deux fois de suite dans son champ visuel était signe d'un bug dans la Matrice. Pas de matou dans cette suite mais, on s'en doutait et c'est advenu, un bug congénital dû à l'esprit bien réel de tiroir-caisse devant le succès de l'univers virtuel créé par les frères Wachowski. Pour ceux qui auraient raté l'épisode précédent, nous sommes au XXIIe siècle, les machines ont pris le pouvoir et asservi l'espèce humaine. Celle-ci est élevée dans de vastes champs de cocons à l'aspect utérin. Plongé dans un paradis artificiel géré par une multitude de programmes informatiques (la " Matrice "), l'homme croit vivre dans notre réalité contemporaine alors qu'il sert dans son inertie fotale à fournir l'énergie dont ce nouveau monde apocalyptique a besoin pour fonctionner en un aboutissement ultime de la civilisation technologique. Mais, comme pour Astérix le Gaulois, un petit village résiste. Des hommes et des femmes ont réussi à échapper à l'asservissement, créer une cité au centre de la Terre, Zion, d'où ils mènent la résistance sur deux fronts : dans cette planète dévastée et ce temps réel et dans l'univers virtuel auquel on accède comme avec un modem relié à un ordinateur, par téléphone. Mais tout cela, le spectateur le découvrait à rebours, au même rythme que Néo, jeune et séduisant pirate informatique croyant vivre aujourd'hui et devant aller de déconfiture en déconfiture pour perdre ses illusions et découvrir la cruelle vérité. À coups de bataille de kung-fu échevelée et d'un brin de métaphysique de comptoir, notre frêle héros devait en plus comprendre qu'il était l'Élu, le seul qui allait pouvoir sauver l'humanité tout entière. Rien moins.

Nous avions relevé à l'époque, début 2000, combien la forme de The Matrix présentait l'intérêt de rendre compte d'un autre combat, tout aussi titanesque dans l'univers des images : l'affrontement sans merci que se livrent producteurs de jeux vidéo et de l'industrie du cinéma, les premiers dépassant désormais les seconds en termes de chiffre d'affaires. Quand l'univers du virtuel gangrène celui de la fiction cinématographique, il fallait bien deux frangins un peu cinglés qui cultivent le secret sur eux-mêmes pour livrer bataille. Le résultat a dépassé le simple film pour ados qu'il aurait pu être pour atteindre le statut de film culte pour des millions et des millions de spectateurs.

La suite logique eût consisté à assister à la révolte du peuple de Zion et, en deux films, l'affaire était bouclée. Mais le filon eût été épuisé. Cela s'appellerait Matrix, The Revolution et a été déjà tourné, est mis en boîte et sortira fin novembre 2003. Alors, alors ? Matrix Reloaded, rien que ce titre aurait dû nous alerter ; reloaded, rechargé comme on dit d'un jeu ou d'un programme informatique. Cela vous a donc un air de " déjà-vu " et de répétition si ce n'est de bande-annonce un peu longuette (deux heures dix-huit minutes) pour la fin de ce qui est devenu une trilogie, censée sans doute concurrencer les mythiques Guerre des étoiles et autres Indiana Jones pour inscrire son nom en lettres d'or au panthéon d'Hollywood.

On prend les mêmes et on continue. L'inspiration christique plus que dialectique de la chose veut que l'on conserve trois des " bons " personnages précédents : Neo/Reeves, Morpheus/Laurence Fishburne le commandant de vaisseau rebelle et la bien nommée Trinity/Carie-Anne Moss, l'amoureuse destinée de l'Élu. On découvrira la ville de Zion, qui n'a rien de la " Zuisse " de Raoul Ruiz dont parle ci-contre Jean Roy. Elle est la symétrique exacte des champs de cocons, les machines ayant retrouvé leur vocation première d'obéir à l'homme. On retrouvera le " méchant ", l'Agent Smith, " man in black " parfait agent du FBI (Hugo Weaving, impeccable à l'unité). Le hic, pardon le " bug ", est de taille. Il est manifeste d'entrée de jeu que, pour cette fois, les frangins aux manettes ont délaissé l'esprit de cinéma pour succomber tout entier à la fascination de l'imagerie des jeux vidéo. Là où les acteurs humains étaient incrustés dans des décors virtuels et menaient des combats dignes de Lara Croft, mais encore avec les moyens du cinéma, on doit subir de mauvaises animations en trois dimensions intégrant leur physionomie et celle d'un Agent Smith démultiplié à l'infini - on espère qu'il aura été défrayé en proportion pour l'utilisation de son image...

Pour une fable prétendant dénoncer l'illusion et la dictature technicistes de notre ère, voilà qui est tomber à pieds joints dans les deux - cela remplissant quasiment exclusivement toute la première heure, agrémenté d'un air récurrent et un tantinet paresseux pour chaque combat arrivant avec régularité d'un coucou sortant d'une horloge suisse, l'ennui advient et dure longtemps. On retrouve un peu de l'univers original ensuite, parasité de nouveau par ce qui semble être voulu comme l'apogée du spectaculaire, une séquence de poursuite, combats, carambolages à n'en plus finir sur une autoroute construite pour les besoins du film. Cela doit figurer quelque part dans le dossier de presse mais on vous en parlera sans doute à la télé. On notera aussi une apparition de Lambert Wilson, caviardant son mauvais anglais d'expressions françaises des plus vertes. Cela fait chiche, tout de même.

On s'attendait à prendre notre mal en patience avant Matrix, The Revolution. Maintenant on redoute l'automne. Et dans le match évoqué hier dans ces colonnes entre les deux façons de concevoir une machinerie cinématographique industrielle et commerciale, le résultat est nul à nos yeux entre Fanfan la Tulipe et The Matrix Reloaded. " Ce jour-là " annonce une compétition de cinéma. On ne demande rien de plus.

Michel Guilloux

Site: http://www.humanite.presse.fr

Télérama

"Suivez le lapin blanc". C’est sur cette invitation qu’on entrait dans Matrix (1999), sorte d’Alice aux pays des merveilles technologiques et virtuelles. Avec ce film, les frères Wachowski ont fait la course en tête, renouvelant tout l’attirail du cinéma de divertissement : récit plein de chausse-trapes ludiques, fusillades au ralenti, cascades en apesanteur, look futuriste-gothique...

Qu’allaient-ils aujourd’hui nous sortir de leur chapeau ? Aucun lapin, hélas. La fantaisie du conte a disparu. Matrix reloaded commence directement par une grosse scène d’action comme n’importe quelle machine hollywoodienne. C’est du tout cuit, emballé sans façon pour la grande consommation. Neo (Keanu Reeves) n’a plus le temps de se perdre dans ces zones étranges entre veille et sommeil. Il a du boulot : gagner la guerre contre les machines, sauver les humains, débrancher la Matrice et accomplir la prophétie. Le risque, c’est qu’il perde la guerre et les humains, qu’il ne débranche pas la Matrice et qu’il n’accomplisse pas la prophétie.

Un scénario machiavélique et haletant. De l’univers des ordinateurs et des réseaux informatiques, il ne reste dans Matrix reloaded que le langage binaire. Soit on est dans l’action (boumbadaboum), soit on est dans son commentaire (blablablabla). Et ça fait toujours toc. Les acrobaties de Neo sont plombées par des moyens qui ont simplement enflé, au lieu d’apporter de l’inventivité. Désormais propulsé par un turbo, ce brave garçon n’a rien de mieux à faire que de reprendre l’héritage de Superman, fendant les airs avec un air très sérieux, presque fendant. Sa dégaine de clergyman ne l’aide pas beaucoup à trouver la grâce, empesée et déjà démodée (défilé Jean-Paul Gaultier 1990, à peu près).

Les Wachowski se retrouvent curieusement à la traîne du cinéma-spectacle : non seulement ils ne reculent pas devant l’idée assez ringarde de faire une course-poursuite, mais ils s’y prennent comme James Cameron dans Terminator 2 il y a des années. Des motos sur des camions, des camions sur des voitures... Matrix avec des nouvelles munitions (traduction possible de reloaded) ? Oui, des balles à blanc. Car la cyber philosophie du film est devenue niaise aussi. Le charme de l’imaginaire Matrix, mix de toutes sortes de cultures (religieuse, littéraire, scientifique), se perd ici dans des dialogues (abs)cons de série B. Du genre, sur un ton solennel et mystérieux : "Nous sommes tous ici pour faire ce que nous sommes tous ici pour faire"... La pseudo-mystique du choix (c’est une illusion ou pas ?) est tout aussi tarte-à-la-crême.

On retiendra finalement peu de choses. Accessoirement, le personnage du méchant Smith, qui se mutliplie à l’infini comme des Dupont en costume noir. Mais multiplier les scènes qui reposent sur ce trucage est une moins bonne idée : la magie, comme toujours ici, devient mécanique. Ce sont surtout les femmes qu’on sauvera, à commencer par Trinity (Carrie-Anne Moss) et Perséphone (Monica Belluci, bêtement sous-employée). Elles représentent le seul trouble possible dans cet univers factice, comme le suggère cette scène où une inconnue blonde mange un gâteau qui déclenche en elle un orgasme virtuel. Quand Neo rencontre l’architecte de la Matrice, celui-ci a une tête à la Sigmund Freud. Comme quoi le mystère du sexe féminin doit confusément agiter les frères Wachowski. Mais c’est sur une autre énigme qu’on les encourage à plancher : où est passé, dans Matrix, le plaisir du spectateur ?

Frédéric Strauss

Site: http://cannes.telerama.fr

 

 Classement II-10
THE MATRIX RELOADED